Free Days with George

L’auteur à succès qui figure au palmarès du New York Times, Colin Campbell, partage son expérience lors d’une visite à l’Établissement de Bath, en Ontario

Book Clubs for Inmates est un organisme de bienfaisance qui encourage la lecture et l’échange de points de vue grâce à des clubs de lecture dans les pénitenciers fédéraux en donnant une « deuxième chance » aux détenus un livre à la fois. L’auteur à succès qui figure au palmarès du New York Times, Colin Campbell, partage son expérience lors d’une visite à l’Établissement de Bath, en Ontario.

 

 

Les vagues du lac Ontario se fracassaient par une journée froide et venteuse tandis que nous nous dirigions vers la petite collectivité de Millhaven où se trouve l’Établissement de Bath, un pénitencier fédéral où j’allais parler avec des détenus au club de lecture de la prison. Carol Finlay, la fondatrice de Book Clubs for Inmates, un organisme de bienfaisance canadien enregistré, était à mes côtés. De temps à autre, l’œuvre organise une visite personnelle par les auteurs des livres préférés du club de lecture de chaque prison. De grands auteurs canadiens, comme Lawrence Hill et Marina Nemat, ont accordé leur soutien à l’œuvre de charité et ont donné de leur temps pour rencontrer les détenus en personne et pour discuter avec eux de leurs livres.

 

Sur la route, Carol expliquait avec enthousiasme l’histoire et le but du club de lecture ainsi que l’impact profond que la possibilité de lire des livres régulièrement a eu sur un nombre important de prisonniers. Carol est une personne perspicace, merveilleuse et chaleureuse – à l’opposé du mauvais temps qu’il faisait. Je n’arrivais pas à décider si c’était l’idée de pénétrer dans une prison qui abrite quelques-uns des prisonniers les plus violents du Canada ou simplement le ciel sombre qui suscitait l’anxiété vigilante que j’ai ressentie en voiture.

 

Nous avions un autre passager avec nous qui allait également rencontrer les détenus au club de lecture : George.

 

George est un chien terre-neuve de 140 lb et le sujet de mon livre Free Days with George. Free Days with George relate mon expérience lorsque j’ai adopté George, un chien errant abandonné qui avait désespérément besoin d’un foyer et de quelqu’un pour l’aimer et en prendre soin. Le livre a figuré sur la liste des œuvres non romanesques à succès du Globe and Mail au Canada ainsi qu’au palmarès des livres à succès du New York Times aux États-Unis. C’est un livre sur les deuxièmes chances, l’amour et la rédemption : des thèmes qui ont interpellé les membres du club de lecture de la prison. J’ai eu plusieurs occasions de parler avec des amateurs de Free Days with George d’un bout à l’autre des États-Unis et du Canada, mais cette rencontre était différente. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui m’attendait.

 

Lorsque nous avons quitté la route en nous éloignant du lac, nous avons aperçu la prison. De grandes clôtures doubles surmontées de caméras vidéo et des rangées de barbelés à lames enroulés entouraient un énorme « campus » de bâtiments sinistres. Le pénitencier, qui a ouvert ses portes en 1972, accueille plus de 500 prisonniers, dont plusieurs purgent une peine d’emprisonnement à perpétuité. Nous étions sur le point d’en rencontrer 14, qui étaient tous des membres du programme Book Clubs for Inmates.

 

Après avoir franchi deux barrières séparées, nous sommes entrés dans la prison. J’étais claustrophobe et sur mes gardes lorsque nous avons signé le registre à la réception, où nous avons dû nous défaire de nos clés, de nos portefeuilles et de nos téléphones cellulaires et passer à travers un détecteur de métal. Même George, qui en temps normal s’excite et remue la queue lorsque nous allons à des séances de dédicace et à d’autres événements, semblait songeur et indécis. Une fois la procédure terminée, nous avons rencontré les bénévoles et le bibliothécaire de la prison, Doug Mason, qui allait nous accompagner à l’intérieur. Doug est une personne très sympathique et obligeante qui s’est chargée, en grande partie, de la logistique de la visite d’aujourd’hui, notamment en obtenant la permission et en remplissant les documents nécessaires afin que George puisse rencontrer les détenus qui avaient lu à son sujet. J’étais le premier auteur à visiter la prison depuis plus d’un an.

 

J’étais un peu inquiet tandis que nous traversions la cour de la prison, en regardant les prisonniers qui nous observaient, sur le chemin de la bibliothèque. Nous sommes entrés dans la bibliothèque, une petite pièce unique au plafond bas qui était remplie de rangées de livres bien usés. Il y avait une petite réception à l’entrée et une aire à côté de la pièce où se trouvaient une vingtaine de chaises en plastique disposées en forme de cercle.

 

Des prisonniers qui étaient déjà là sont rapidement venus saluer George et me tendre la main en m’accueillant chaleureusement. D’autres sont entrés lentement dans la bibliothèque dans les 15 minutes qui ont suivi. Leurs visages semblaient s’adoucir et se détendre lorsqu’ils apercevaient le gros chien calme, qui devait certainement être le tout premier terre-neuve à pénétrer dans une prison fédérale canadienne.

 

Ed, un détenu et un dirigeant du club de lecture, a mené la discussion. Lorsqu’il était assis à mes côtés quelques moments auparavant, il s’est penché et il m’a confié doucement, mais fièrement, que sa libération conditionnelle venait d’être approuvée et qu’il quitterait la prison d’ici quelques semaines. Ed, qui est très intelligent et enthousiaste, se déplaçait dans la salle en demandant à chaque détenu quelle était la partie du livre qui les avait le plus touchés. La conversation était très ouverte, passionnée et révélatrice.

 

Un détenu au sein du groupe a affirmé que le livre l’avait fait pleurer devant la tristesse et le désespoir que George avait dû ressentir avant d’être adopté. Il a dit avoir éprouvé les mêmes sentiments dans son enfance. Il avait vécu dans des foyers d’accueil en espérant être adopté comme George, mais il avait perdu espoir en vieillissant. Il a terminé en déclarant qu’il était heureux que George ait pu connaître une vie plus heureuse après avoir été rescapé. Le compte rendu était bref, mais il restera avec moi pendant longtemps.

 

Il y a eu plusieurs autres commentaires, mais l’attention et la rétroaction de la plupart des prisonniers étaient centrées sur le cheminement émotif avec George : sa quête d’amour, d’acceptation et de bonheur, lorsqu’une deuxième chance lui a été donnée d’avoir un foyer et une relation avec un humain qui l’aimait et qui en prenait soin. En tant qu’auteur, j’ai été impressionné par leur perception détaillée de ce thème abordé dans le livre, mais dans un autre registre, j’ai été profondément touché de les entendre dire qu’ils se sentaient brisés et rejetés, comme l’avait déjà été mon chien sans foyer. Même si je n’avais pas d’attentes réelles avant la visite, je peux dire avec certitude que je ne m’attendais pas à ce genre de réaction, de la part des détenus ou de la mienne.

 

Après une trentaine de minutes, j’ai commencé à oublier où nous étions George et moi. Ils étaient simplement des gens, des lecteurs qui avaient des opinions pertinentes sur mon livre. Ils nous ont donné ouvertement une perspective sur leurs sentiments, quelque chose que l’on ne peut pas toujours faire dans un milieu carcéral. Mis à part les commentaires très personnels sur ce qu’ils ont retenu du livre, ce qui m’a le plus frappé, c’était la normalité et l’humanité qui régnaient dans la salle.

 

Le dernier détenu qui a parlé s’est fait un point d’honneur de me remercier d’être venu à la prison et de remercier les bénévoles qui ont rendu le club de lecture possible. Il a dit qu’à chaque fois qu’ils se réunissaient en groupe, pour parler des livres qu’ils avaient lus, ils étaient « traités comme des humains » et que cela lui donnait confiance en l’avenir, ce qui comptait par-dessus tout pour lui. Avant de partir, j’ai dédicacé leurs livres, je leur ai serré la main avec bonheur et je leur ai souhaité bonne chance tout en regardant George qui remuait lentement la queue, qui se faisait frotter la tête et qui donnait quelques bécots mouillés sur le dos des mains des détenus qui retournaient dans leurs cellules.

 

J’étais heureux de quitter le pénitencier, mais reconnaissant d’avoir eu l’occasion de partager les réflexions et la conversation avec les détenus. J’espère que cette rencontre pourra les aider un peu à se réhabiliter, à retourner dans la société et à y contribuer. Dans l’un des milieux les plus difficiles imaginables, où la vie des hommes est largement méprisée ou ignorée, le fait que des mots qui étaient contenus dans mon livre ont eu un effet sur des détenus a été une leçon d’humilité. Dans la vie, nous avons tous besoin de l’ouverture et de la grâce dont notre société fait preuve en donnant une deuxième chance à une personne. Je suis encouragé de constater que, même dans des circonstances extrêmes, ces hommes la reçoivent, un livre à la fois.

 

 

Colin Campbell est l’auteur du livre à succès qui figure au palmarès du New York Times, Free Days With George (Penguin Random House). Il siège également au conseil d’administration du fonds Pet Trust du Collège de médecine vétérinaire de l’Ontario. Twitter : @ccampbellwrites

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