Récit de Corey Sorensen

Reportages

Pendant des années, Corey Sorensen a tenté elle‑même de gérer le constant tintement dans ses oreilles, l’étau qui lui serrait si fort la tête qu’elle ne pouvait presque plus penser, ainsi que les douleurs physiques qui la tenaient clouée au lit. Après un nombre incalculable de consultations médicales sans résultat, de tests auditifs qui n’ont rien montré d’anormal et de nuits sans sommeil en raison de cauchemars difficiles à distinguer de la réalité, Corey a été prise en charge par ses propres collègues, qui lui ont dit qu’elle avait besoin d’aide.

 

« C’est la responsable de la gestion du stress lié aux incidents critiques (GSIC) qui m’a sauvée ce jour‑là, par ses efforts pour me faire sortir de l’établissement. Elle avait appelé un psychiatre en renfort, et ils parlaient comme si je n’existais même pas. C’était comme si j’étais sortie de mon corps. Le psychiatre a statué que je devais prendre congé, et ils m’ont mise immédiatement en contact avec un psychiatre de la collectivité. Je me suis retrouvée dans son cabinet, et je le consulte toujours aujourd’hui. »

 

L’événement déclencheur de ce moment décisif dans la vie de Corey : deux incidents difficiles, mais fréquents, avec des détenues au Centre psychiatrique régional de Saskatoon où Corey occupait le poste de gestionnaire correctionnel. Cette unité était connue pour être difficile à gérer, mais Corey faisait tout ce qu’elle pouvait pour en assurer le bon fonctionnement.

 

En repensant à ce jour, Corey dit s’être sentie dépassée par les événements. Elle se souvient du tintement dans ses oreilles, de l’étau autour de sa tête, des douleurs physiques, du cœur qui bat la chamade et de son esprit confus. On la pressait de toutes parts pour qu’elle raconte ce qui s’était passé, et elle essayait de rester concentrée pour s’assurer que les détenues et les agents étaient en sécurité. Pourtant, de tous les gens présents ce jour‑là, c’est Corey qui avait le plus besoin d’aide, et c’est la responsable de la GSIC appelée pour gérer la situation après les incidents qui s’en est aperçue.

 

« Je savais que je n’allais pas bien avant ce jour. Quelque chose clochait. Je me sentais toujours malade. J’oubliais des choses que je savais depuis des années. Je commençais à perdre mon calme devant mes collègues et les détenus. Il m’arrivait de fermer la porte de mon bureau juste pour pouvoir m’étendre sur le sol et retrouver mes esprits. Je sentais que je pouvais perdre connaissance à tout moment. Mais c’est la responsable de la GSIC qui a finalement dit : Corey, tu ne vas pas bien. Je savais que les choses ne tournaient pas rond, et j’étais si contente que quelqu’un le dise enfin. Cela a ouvert une brèche. »


Corey a reçu un diagnostic de dépression majeure, d’anxiété et de trouble dissociatif causés par les exigences de son travail. Elle sait maintenant que ce sont des maladies chroniques qu’elle devra gérer le reste de sa vie. Sa vie personnelle et financière en a également subi les contrecoups : elle a divorcé et perdu deux maisons parce qu’elle ne pouvait plus travailler et payer l’hypothèque.

 

Même si ce sont les deux incidents survenus ce jour‑là qui ont fini par inciter Corey à obtenir de l’aide, elle dit qu’en rétrospective elle comprend que ses problèmes se sont accumulés au fil des années passées en milieu correctionnel. Avant d’entreprendre une carrière au sein du SCC, en 1995, au Pavillon de ressourcement Okimaw Ohci, Corey n’avait aucune des maladies dont elle est atteinte aujourd’hui. Son trouble dissociatif, qui peut se manifester par le dédoublement de la personnalité à l’extrême limite, peut rester latente, sans jamais transparaître, mais il peut aussi être déclenché par l’environnement dans lequel on évolue ou les situations que l’on vit.

 

« En milieu correctionnel, on vit situation après situation après situation. J’étais toujours sur mes gardes. J’étais dans l’expectative, toujours à me demander ce qui allait arriver. Je ne pouvais jamais me détendre au travail, jamais. J’étais toujours à l’affût. Mon mari de l’époque s’est lassé d’entendre mes histoires au travail parce que personne ne veut entendre ce genre de choses; elles sont difficiles à entendre. Mais c’était mon monde, le seul que je connaissais. J’arrivais un peu à me détendre à la maison, mais je savais que j’allais être replongée dans ce milieu avant longtemps. Sans parler du travail par quarts; tout cela use. »

 

Après avoir quitté l’établissement ce jour‑là, en 2009, Corey n’a recommencé à travailler qu’en 2011 dans le cadre d’un processus de retour au travail, acceptant le poste d’agente de projet en sécurité à l’administration régionale des Prairies. Elle a choisi de quitter définitivement l’établissement, sachant que le milieu était malsain pour elle. Depuis, elle a dû prendre un congé d’invalidité à plusieurs reprises sur l’ordre de son médecin, ainsi que des journées de congé avec étalement du revenu, de congé annuel et de congé de maladie, qu’elle a entièrement épuisées. Elle est consciente de la chance qu’elle a d’avoir des collègues et un superviseur qui la soutiennent et comprennent pourquoi elle doit parfois s’absenter du travail.

 

Encore aujourd’hui, Corey ressent toujours l’étau autour de sa tête, qu’elle soigne à l’aide de médicaments. Elle entend encore un tintement de temps à autre et se sent souvent submergée par le bruit en raison d’épisodes d’anxiété débilitants. Elle a dû renoncer à terminer une journée de travail de nombreuses fois.

 

Corey consulte toujours un thérapeute, ainsi qu’un psychiatre tous les trois mois, parfois plus fréquemment, selon les événements qui surviennent dans sa vie. Son médecin est à ses côtés depuis le tout début, même s’il lui arrive parfois d’annuler les consultations en raison d’une rechute, sachant très bien qu’elle sera obligée de prendre congé alors qu’elle n’en a pas les moyens. Voilà à quel point cette bataille est difficile à livrer.

 

Compte tenu de ce qu’elle a vécu, on pourrait croire que Corey souhaite abandonner sa carrière au sein du SCC. Pas du tout. Elle ne veut pas partir; en fait, elle aimerait pouvoir encore travailler en établissement. Elle adorait son travail, aimait ses collègues et appréciait pouvoir aider les délinquants, mais son état de santé ne lui permet pas de retourner dans ce milieu.

 

En décembre dernier, Corey a dû prendre un congé avec étalement du revenu pendant cinq semaines. Elle espérait que cette pause lui permettrait de se détendre, mais elle était toujours aussi anxieuse à son retour au travail. Elle manquait des jours de travail, arrivait en retard et ne livrait pas le rendement qu’elle aurait souhaité. Une fois de plus, son médecin lui a recommandé de prendre un congé pour une période indéterminée, et Corey a finalement accepté. Elle est depuis en congé sans solde. Elle a entrepris les démarches pour obtenir des prestations d’invalidité de longue durée, et éventuellement une rente d’invalidité, qu’elle préférerait toutefois ne pas demander dans l’espoir de pouvoir retourner au travail un jour. Tout ce cheminement n’est pas facile, surtout sur le plan financier, mais Corey sait que c’est la meilleure solution qui s’offre à elle pour le moment.

 

« J’ai compris qu’il valait mieux que je me sente bien plutôt que d’avoir cette douleur constante dans ma tête. Je prends enfin soin de moi, sans rien cacher et sans prétendre que je vais bien quand ce n’est pas le cas. C’est le meilleur que je puisse faire pour le moment. »

 

Corey a décidé de raconter son histoire pour aider des collègues qui peuvent souffrir en silence. Elle encourage tous ceux qui se sentent comme elle se sentait avant de se faire aider à en faire de même.

 

« Je ne souhaite cela à personne. Si vous souffrez, sachez que vous n’êtes pas seul. Si vous avez besoin d’aide, demandez‑en. Les choses peuvent aller mieux. »

 


Pour de plus amples renseignements sur cet important sujet, rendez-vous sur la page InfoNet touchant les atteintes à la santé mentale en milieu de travail, où des ressources vous sont aussi accessibles.

 

 

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