« Un grand Espace positif » : Transformer notre culture

Reportages

Par Megan Hooper

Même si à peine une génération sépare Kat Ferguson et Sharp Dopler, leur expérience en tant que membres de la communauté LGBTQ2 est complètement différente.

Alors que Sharp travaillait avec le Cadre des instructeurs de cadets en tant que membre des Forces armées canadiennes, une enquête non fondée de la police militaire a été ouverte à son sujet, en raison de l’homophobie d’un officier supérieur. Le résultat a été le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) et la fin de la carrière militaire qui avait été une partie importante de la vie et de l’identité de Sharp.

Par ailleurs, Kat Ferguson a toujours été entouré de sa famille et de ses amis qui l’ont soutenu et considère avoir « eu la chance de ne pas être victime d’homophobie ou d’autres formes de discrimination en grandissant. » « Je pense que cela montre à quel point notre culture a changé au cours d’une seule génération ».

Lors d’une table ronde dans le cadre de la Semaine des victimes et survivants d’actes criminels, le 1er juin 2018, Kat et Sharp ont parlé du thème de la semaine : « Transformer la culture ensemble ». La discussion a été animée par Peter Linkletter, le champion exécutif de l’initiative fédérale Espace positif, et le personnel du SCC, de la Commission des libérations conditionnelles du Canada, du ministère de la Justice et du Bureau national pour les victimes d’actes criminels de Sécurité publique Canada y ont participé.

Historiquement, de nombreuses personnes LGBTQ2 au Canada ont été confrontées à l’hétérosexisme, à l’homophobie et à la transphobie au travail et dans leur vie quotidienne. Beaucoup le sont encore. Pour témoigner de la façon dont la culture est en train de changer, le premier ministre Justin Trudeau a présenté des excuses officielles aux fonctionnaires LGBTQ2 du Canada le 28 novembre 2017 pour la façon injuste et discriminatoire dont ils ont été traités par le gouvernement du Canada.

« Il s’agit d’une étape historique dans la reconnaissance des droits de la personne », a déclaré Peter Linkletter, qui a ajouté que le gouvernement du Canada a également pris d’autres mesures législatives. Les excuses du premier ministre ont eu lieu six mois après que le projet de loi C-16 a reçu la sanction royale. Ce projet de loi ajoute l’identité et l’expression de genre comme catégories protégées dans la Loi canadienne sur les droits de la personne et le Code criminel. Plus récemment, le projet de loi C-66 a été approuvé par le Sénat et deviendra bientôt une loi. Ce projet de loi permettra aux personnes qui ont été condamnées à l’époque où les actes homosexuels étaient considérés comme un crime de voir leur dossier effacé.

Mais Peter se demande quelle a été la signification de ces changements pour les gens de la collectivité comme Kat et Sharp, qui sont touchés par ces lois.

« Ce qui m’est arrivé s’est produit après que les Forces canadiennes aient officiellement changé leur politique. Il ne suffit donc pas de changer de politique », explique Sharp. « Les excuses sont très importantes – mais si elles ne sont pas suivies d’actions concrètes, que signifient-elles? Des actions comme des espaces positifs, comme avoir un dialogue, comme découvrir ce qui vous met mal à l’aise… C’est normal d’être mal à l’aise avec des choses que vous ne connaissez pas – ce qui ne l’est pas, c’est d’utiliser votre malaise pour cibler quelqu’un; ce qui ne l’est pas, c’est d’utiliser votre malaise pour attaquer quelqu’un d’autre. »

Pour Kat, qui a eu la chance de ne pas subir beaucoup de discrimination, « les excuses ont mis en lumière ces questions afin que je puisse réfléchir sur ma communauté et mes “aînés”, pour ainsi dire. Et cela a vraiment ouvert la voie à la discussion. C’est plus facile pour les gens d’en parler maintenant que c’est officiellement reconnu. Les gens écoutent les histoires et sont plus disposés à être des alliés. »

Sharp a vu des changements positifs dans notre culture au fil des ans. « Si vous m’aviez dit en 1983 que je pourrais épouser ma femme, que je pourrais avoir des emplois où je pourrais parler de qui je suis, ou que je serais ici à en parler, je me serais moqué de vous. »

Même si la discrimination a été moins présente dans sa vie, Kat reconnaît que les personnes LGBTQ2 sont encore aujourd’hui confrontées à des problèmes de sécurité, d’homophobie et de transphobie. Kat réalise aussi à quel point l’éducation doit se poursuivre, en affirmant : « Vous pouvez dire que vous êtes un allié ou que vous avez de nombreux amis queer; mais il y a encore beaucoup de travail à faire pour éviter des choses comme les micro-agressions. »

Les micro-agressions sont définies comme étant « des rebuffades ou des insultes verbales, non verbales et circonstancielles, intentionnelles ou non, qui communiquent des messages hostiles, désobligeants ou négatifs à des personnes appartenant à des groupes marginalisés. » Kat et Sharp ont parlé de micro-agressions quotidiennes comme l’utilisation du mauvais genre, ce qui signifie entre autres que des personnes les appellent par un pronom auquel ils ne s’identifient pas ou les remettent en question quant à leur choix de toilettes publiques.

Kat explique que les gens font souvent des commentaires malencontreux aux personnes LGBTQ2 comme « Je n’aurais jamais cru que tu es née femme » ou « Tu es si beau pour un transsexuel », pensant qu’ils font un compliment. « En fait, c’est très blessant et vous les considérez comme étant inférieurs aux autres femmes ou hommes en disant cela », exprime Kat. « Les micro-agressions se produisent au sein des communautés des personnes handicapées, des personnes de couleur et des peuples autochtones. Arrêter cela rendrait le milieu de travail plus agréable et plus sûr pour nous tous. »

Kat et Sharp comprennent l’importance de parler aux gens et de partager leurs expériences. « Nous devons cesser de nous séparer, parce qu’en fin de compte, nous sommes beaucoup plus semblables que différents », ajoute Sharp. « Et quand on peut s’asseoir ensemble, partager ces histoires et comprendre la situation, tout change. »

Ils croient également que l’initiative Espace positif donne aux gens l’occasion de s’éduquer et d’apprendre à être des alliés de la communauté LGBTQ2. Kat souligne que « nous devons nous rappeler qu’être un allié n’est pas une identité, c’est une action. C’est génial de dire “Je n’ai aucun problème à ce que tu sois gai, trans, peu importe”, mais réagissez-vous lorsque vous entendez des commentaires transphobes ou homophobes? Réagissez-vous lorsque vous entendez quelqu’un se moquer d’une personne en fauteuil roulant? L’objectif est d’être un allié des personnes vivant dans des communautés marginalisées. Espérons qu’un jour nous n’aurons pas besoin d’un Espace positif parce que le monde entier en sera un. »

Selon Kat, si nous voulons changer la culture, nous devons nous éduquer nous-mêmes. « Allez en ligne! Google est un excellent endroit pour approfondir ses connaissances. Ce n’est pas parce que nous sommes queer que c’est à nous de vous éduquer. Bien que j’aime parfois le faire, cela devient rapidement répétitif de répondre aux mêmes questions. » Les gens peuvent utiliser Google ou YouTube pour chercher des réponses à leurs questions. « Écoutez les expériences des gens », affirme Kat.

Du même avis, Sharp ajoute : « Si vous n’êtes pas exposé à quelque chose, vous n’avez pas de mécanisme pour comprendre, pour vous habituer à l’idée. Si cela ne fait pas partie de votre expérience – peu importe si cette expérience est de vivre avec un handicap, d’être une personne autochtone, d’être une personne de couleur, d’être un homme, d’être une femme, si cela ne fait pas partie de votre vie, comment cela peut-il avoir du sens pour vous à moins que vous ne preniez des mesures concrètes pour vous éduquer? »

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